Le Brevet du Haut Bugey - 2003 -

Le Brevet de Randonneur du Haut Bugey, le 22 juin 2003…


A l’époque, j’étais membre pédaleur d’un club cyclotouriste mais personne n’était intéressé pour m’accompagner sur ce tout premier défi que je m’imposais : 210 kilomètres pour un dénivelé de 4250 mètres. Pour éviter une démotivation possible, je m’inscris à l’épreuve dès le début janvier 2003 et entame un pseudo entraînement qui tournera court. Je tourne comme un bourrin sur le vélo Bianchi de l’époque, grimpant, par exemple, le col de l’Epine puis le Relais du Chat sur un braquet incroyable. Le résultat : un mal de dos chronique jusqu’au jour du départ.


J’arrive donc à Hauteville, avec 2700 km dans les jambes, la veille du brevet avec toute la famille. Nous logeons en chambre et table d’hôtes dans une maison bioclimatique bien pensée. Evidemment, je me couche tôt et me lève à 4 heures puisque le départ est fixé à 5h30. Alors que je tartine mes tranches de pain, apparaît dans la cuisine une jeune fille, copine du garçon de la maison. Cette jeunesse, plutôt explosée, rentre de bringue et cherche les toilettes. Elle s’arrête devant moi, interloquée. Je devine une conversation amusante :

- « Ben, que faites-vous-la ?

- Je déjeune comme vous pouvez le voir

- A cette heure ?

- Pourquoi pas ? Vous êtes bien debout vous aussi.

- Mais moi, je ne me suis pas couchée…

- Moi oui et je pars faire du vélo

- Faire du vélo à 4 heures du matin. Vous êtes fou.

- Vous avez raison, faut être fou ! »

Elle me tourne le dos et part à la recherche des toilettes.


05h30, je pars dans la nuit en direction de Culoz, une lumière à l’avant et à l'arrère comme le précisait le règlement. Trop prévoyant, je me suis habillé trop chaudement et j’étouffe. Deux jeunes cyclo sans lumières et en tenue légère m’enrhument. Je regrette tout mon bardas. Un premier ravitaillement m’attend au pied du Grand Colombier, montagne dont j’ai très peur. Aussi, je m’encourage en me dopant avec une dosette de produit énergétique. L’effet est immédiat : j’ai la bouche pâteuse, j’ai en plein les doigts, ça colle de partout et je suis en overdose. J’escalade donc les rampes du Grand Colombier shooté au sucre ultra ; les mains collées à la guidoline, inquiet du monde inconnu dans lequel j’évolue. Enfin le sommet. Une belle récompense : un magnifique lever de soleil ! C’est géant !


Je continue ma route, seul parmi des cyclo habitués à ces brevets de randonneurs. J’avance toujours perplexe sur ma capacité à aller jusqu’au bout du parcours. Un nouveau ravitaillement m’offre quelques nourritures et repos appréciables. J'y retrouve une tête connue. Un cyclo acharné d’un club voisin. Il est aussi solitaire. D’un commun accord, nous décidons de nous pacser pour vivre plus agréablement la longue route chaotique du Brevet du Haut-Bugey.


Ce cyclo, habitué aux 15000 km par an, bénéficie d’un meilleur coup de pédale. Aussi, il m’attend gentiment en haut des différents cols gravis. L’attente lui permet de s’étirer afin d’éliminer des douleurs dorsales chroniques. Quant à moi, je suis soulagé car ma sciatique me laisse en paix. Au fur et à mesure des kilomètres parcourus, mon compagnon de route devient un véritable tuteur. Il me conseille et m’encourage. Cette attitude me surprend, faute de susciter autant d’intérêt dans le club auquel j’adhère. Totalement novice, je découvre tout : l’ambiance chaleureuse des ravitaillements, les divers comportements des cyclistes. Certains, plutôt constipés, foncent et disparaissent loin devant. D’autres se promènent détendus. Je cherche à comprendre les stratégies développées par ces cyclo pour réussir leur brevet dans un temps compté. Une seule méthode m’interroge : le mec me double à une grande vitesse. Puis, je le retrouve allongé dans l’herbe, les yeux fermés. Il alterne donc entre vélo à grande vitesse et dodo. Pas convaincu, je préfère appliquer mon principe : pédale à ton rythme, avance et surtout tais-toi !


C’est l’heure du grand ravitaillement. Orgie de salade de pâtes. Je ne me souviens de rien d’autre du menu proposé. Nouveau départ pour la seconde partie du périple. Le soleil est à son zénith. La température est incroyablement élevée. Les cols de l’après-midi deviennent un enfer. Je n’avance plus, étant en totale surchauffe. Arrivés dans un village, nous cherchons désespérément une fontaine. Y en a pas dans ce pays. Nous échouons finalement au pied d’un noyer, les bras en croix. C’est à ce moment précis que mon assistance, perdue dans les petites routes, passe. Reconnaissant ma tenue jaune fluo originale au milieu de l’herbe, elle s’arrête brusquement s’imaginant un pétage de durite. Heureusement, dans l’auto, y a de l’eau. On se détrempe et nous abandonnons l’ombre du noyer aux poursuivants cramoisis.


La suite des événements se déroule toujours dans une chaleur insupportable et sur des routes casse-pattes. On monte, on descend, on monte, on descend…Ce sont les montagnes russes. Les passages à l’ombre sont délicieux. Mon compagnon de route s’arrête subitement. Il soulève son vélo et le propulse dans un champs en jurant copieusement. Il s’arrête à cet endroit précis et refuse d’aller plus loin. « Objection, cher ami. Je ne souhaite pas stopper à cet endroit. Je préfére continuer ». Il me crie « toi, tu continues bien sûr. Avance et ne m’attend pas ». J’écoute mon tuteur et poursuis mon calvaire, seul.


Un cyclo inconnu m’aborde et se moque de ma tenue vestimentaire soit disant en inadéquation avec ma vitesse. Stupéfait de cette familiarité déplacée (on n’a pas gardé les vaches ensemble), je ne sais que répondre. D’ailleurs quoi répondre à ce genre de grossier personnage ? Et puis, c’est trop tard, il est loin devant ! L’arrivée est proche. Pourtant les difficultés s’amoncellent. Y en a marre. Je grimpe, je descends, je grimpe, je grimpe et arrive enfin au dernier ravitaillement. Je suis en manque de… sucre ! J’enfourne des carrés de chocolat fondant et avale des verres de menthe à l’eau bien tassés. Jamais, je n’avais ressenti autant de bonheur à déglutir autant de chocolat et de sirop. J’ai honte de ma gloutonnerie. Mais comme tous les autres cyclo sont aussi affairés que moi, je passe n’inaperçu. Les ravitailleurs sont débordés, déversant bouteilles et nourriture sur les tables dévalisées aussi sec. Ils sont muets, peut-être impressionnés par ces cyclos affamés.


Rassasié, je pars pour les derniers kilomètres. Le terrain est plus roulant. Une voiture de l’organisation m’arrête. « S’avez soif ? s’avez faim ? ». Malgré mes refus polis, il me place sous le nez un plateau contenant des tranches de saucissons éprouvées par l’incroyable chaleur. Ce n’est pas beau à voir, c’est même inquiétant ! J’affirme un non catégorique et m’enfuis vers l’arrivée. Et, je vais bien mieux. Je vole, je fonce vers l’arrivée. Evidemment, le circuit évite la route principale plus directe. Consciencieux, je respecte le balisage surpris de voir moult cyclo tricher pour se faciliter la vie.


Enfin, Hauteville. C’est fini et bien fini. Je suis en pleine forme, heureux de ma réussite bien à moi. Je laisse ma monture auprès de mon assistance pour aller faire apposer le dernier coup de tampon sur ma carte. Aller savoir pourquoi, je m’imaginai être congratulé pour mon exploit : 210 km, 4250 mètres de dénivelé positif en 10 heures. Eh bien, on me tamponnera ma fiche sans un mot, sans un regard, sans un merci. Je suis qu'un cyclo parmi une multitude de cyclistes contents de remporter leur propre challenge. Déçu, je retourne  retrouver ma famille satisfaite de ma réussite.


Au loin, j’aperçois mon compagnon de route. Il pédale lentement. Livide, il se dirige vers un endroit éloigné de l’agitation du parking. Il descend de son vélo et s’affale à même le sol. Je le rejoins pour l’aider :

 « Ne t’inquiète pas. Je vais être minable. Je veux être seul, s’il te plaît.

- Es-tu sûr de n’avoir besoin d’aucune aide ?

- Non, je vais m’en remettre, ne t’inquiète pas. Tu peux partir. A bientôt.

- Bon courage, merci pour ton aide »

Je le quitte. Il est au bord de la nausée.


Le Brevet de Randonneur du Haut-Bugey se déroulait le 22 juin 2003. L’année de la canicule. Sans aucune compétence pour ce genre de raid, je le réussissais pleinement en bien meilleur état que mon infortuné compagnon de route. Minable, je l’ai été à mon tour quelques semaines plus tard, lors d’une sortie en solitaire pendant laquelle je me suis retrouvé totalement sec, complètement épuisé, incapable de pédaler et obligé d’appeler au secours Myriam…

Aujourd’hui encore, je n’explique pas le pourquoi de l’inscription à ce Brevet de Haut-Bugey. Une envie subite d’avaler les kilomètres, d’escalader des cols, de me remplir les yeux de paysages inoubliables. Pourtant, dans ce texte, je n’évoque pas les panoramas découverts. Trop concentré sur la réussite de ce tout premier challenge très personnel, je les ai escamotés. Alors parfois, je me connecte sur le site des cyclo d’Hauteville pour retrouver les photographies du Grand Colombier et les routes du Haut-Bugey et je me dis :

Retourne la bas et refais-le !

 














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